vendredi 24 novembre 2017

Jules Demolliens, Ah! Vous aurez beau faire... (1894)

Le périodique humoristique le Journal amusant (dont le rédacteur en chef était en 1894 Pierre Véron auteur du Raccommodeur de cervelles et d'autres nouvelles) usait régulièrement de prophètes, de devins et de pythonisses pour éclairer ses lecteurs sur l'avenir. Jules Demolliens se livre à cet exercice sur le thème du pari sportif. Alors que les joueurs de son époque se sentent floués, qu'en sera-t-il dans l'avenir? 


Ah ! Vous aurez beau faire...

Les courses semblent destinées à devenir un de ces passe-temps dont on dit que le jeu n'en vaut pas la chandelle.
La braise serait peut-être même plus exact.
Et beaucoup prévoient, à bref délai, la disparition — oh! que triste! — de ce tapis vert où l'on biseaute les chevaux comme de simples cartes.
Nous avons voulu savoir ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans ces prédictions pessimistes, et nous s mimes allés dare-dare consulter la somnambule habituelle du Journal Amusant.
Cette bonne pythonisse s'est mise aussitôt à notre disposition.
Je dors ! s'est-elle écriée toute joyeuse.
Eh bien, que voyez-vous?
Voilà : après une foule de petites émeutes, chaque année, sur les champs de course, une révolution éclate enfin en l'an 1930.
Les parieurs, trop effrontément dévalisés, se soulèvent en masse et envahissent l'enceinte du pesage, en poussant des hurlements épouvantables, comme il convient dans ces circonstances solennelles. On pend haut et court tous les chevaux et quelque peu les jockeys avec les propriétaires, et, devant les potences, le peuple décrète l'abolition des courses de quadrupèdes.
Alors, on ne joue plus ?
Si ; mais une réaction s'est faite ; au lieu des rapides coursiers d'autrefois filant comme le vent, on choisit d'inoffensives tortues et on en fait lancer sur la piste.
Ça fait toujours durer le plaisir plus longtemps !
Oui; mais on trouvait encore le moyen de tricher !
Avec des tortues ?
Avec des tortues !... On faisait courir à jeun celle qui devait arriver première, et alors, il suffisait de lui montrer un brin de salade pour activer son allure et lui permettre d'atteindre le poteau avant ses concurrentes, bien repues, auxquelles la salade ne disait rien pour le moment.
Alors ?
Seconde révolution. On pend tortues et éleveurs ; ce qui est, entre parenthèses, une manière un peu vive d'élever, à leur tour, les éleveurs. En 1980, on imagine de faire courir des chevaux mécaniques mus par l'électricité.
L'électricité ne triche pas !
Non, du moins c'est ce qu'on croyait, et les gogos, enthousiasmés par la nouvelle invention, risquent sur ces bêles articulées jusqu'à leur dernière chemise.
Et ils ne gagnent pas plus que du temps des chevaux montés par de malins jockeys ?
Pas davantage !
Ça ne les rebute pas ?
Si ; ils commencent à grogner contre l'électricité et à la traiter fort irrévérencieusement, comme une majesté déchue, lorsqu'un beau jour, quelqu'un, trop curieux, s'aperçoit que les chevaux sont truqués et que l'entrepreneur de courses fait arriver premier invariablement celui sur lequel de rares joueurs ont ponté.
A qui se fier ?
Les parieurs se soulèvent…
Troisième révolution !
On met les chevaux mécaniques en miettes ; et en l'an 2000, les gogos jurent solennellement de renoncer à jouer. La scène est très émouvante.
Et ils tiennent parole ?
Pendant huit jours... au bout desquels on rencontre les messieurs les plus sélect jouant au Zanzibar ou au bonneteau ; des parties de bouchon du high-life ont lieu à tous les carrefours.
Cela devenait inquiétant.
Aussi les pouvoirs publics durent-ils aviser. On commença à désespérer de jamais arriver à donner au peuple un jeu qui lui convînt, lorsqu'un inventeur de génie imagine un petit appareil très curieux. C'est une sorte de roue concave divisée en 36 numéros, dans laquelle une bille tourne avec rapidité. Le numéro devant lequel s'arrête la bille a gagné, et le joueur empoche 30 fois sa mise. On donne, séance tenante, à l'ingénieuse mécanique le nom de roulette, et le peuple ne veut plus d'autre jeu que celui-là. Le gouvernement décore l'inventeur et s'adjuge la cagnotte... Tout est bien qui finit bien.
Là-dessus la bonne pythonisse se réveille, et nous prenons congé d'elle après force remerciements.

Jules Demolliens, « Ah ! Vous aurez beau faire... » in Le Journal amusant, n° 1672, 16 juin 1894

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