samedi 15 juillet 2017

[Un été en uchronie] Si Jeanne d'Arc... (1902)

Cet été, pour accompagner la publication de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies (collection ArchéoSF, éditions publie.net), le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens.  




Le rédacteur anonyme du "Petit bulletin", chronique régulière publiée dans La Revue hebdomadaire, propose en novembre 1902 un texte sur les hypothèses historiques et définit un certain nombre de points de divergence.

Petit bulletin

Savez-vous quel est depuis quelques jours le problème à la mode, aussi bien dans les milieux lettrés
que dans les salons mondains? C'est de discuter la question de la guerre de Cent ans et de savoir si l'intervention de Jeanne d'Arc a été ou n'a pas été un bienfait pour la France.

— Si Jeanne d'Arc n'était pas venue, s'écrient les amateurs de paradoxes, nous n'eussions plus formé qu'un seul peuple avec l'Angleterre, et aujourd'hui nous aurions ensemble l'empire du monde. Ce qui fait que nous jouirions de la Paix, de la prospérité et d'une espèce d'âge d'or.

— Si Jeanne d'Arc n'était pas venue, répondent ceux qui prennent la question au sérieux, nous serions maintenant un troupeau d'esclaves, le dernier des peuples, et l'histoire de France n'existerait pas.

Admirons et envions pour leur naïveté les esprits ingénus qui s'amusent à refaire l'histoire. Nous avons tous passé, d'ailleurs, par ces séduisantes divagations. Et je crois même que la plupart des hommes n'en sont pas encore sortis. Quelle joie pour l'imagination et quelle dramatique volupté que de rebâtir le monde selon notre rêve en supprimant tel ou tel « accident » que nous croyons dû au hasard !

C'est que l'éducation historique que nous avons tous reçue jusqu'à ce jour, éducation qui remonte aux plus lointaines histoires classiques, nous présente la marche des siècles comme un beau roman, où des héros prédestinés et tout-puissants font et défont à loisir la trame des événements terrestres. C'est si théâtral, si décoratif et si agréable à notre esprit romanesque !

— Ah ! si Alexandre n'était pas mort si jeune !

— Si Annibal ne s'était pas endormi à Capoue!

— Si Vercingétorix avait vaincu César !

— Si Grouchy était arrivé à Waterloo!...

Et sur ces thèmes vertigineux, nous rebâtissons l'humanité.

Je dois reconnaître d'ailleurs que nous sommes encouragés dans une erreur pareille par les plus
illustres conducteurs de l'esprit humain. Blaise Pascal a écrit cette phrase célèbre : « Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait été changée ! »

Eh bien ! n'en déplaise à l'excellent écrivain Charles Maurras, c'est là une absurdité toute pure, si vive soit l'image et si frappante l'idée. Essayons en effet d'en dégager tout le sens historique. Elle signifie :

— Si Cléopâtre n'avait pas été si belle, Antoine ne l'eût pas aimée; ne l'aimant pas, il n'eût pas été
affaibli ; n'étant pas affaibli, il eût vaincu Auguste et eût changé la face de l'empire romain.

Autant de suppositions, autant de naïvetés. Si Antoine a aimé Cléopâtre, c'est que ce lieutenant de
César était depuis longtemps un soudard ivrogne et voluptueux, et que fatalement, tôt ou tard, ses passions vulgaires et basses devaient le faire échouer devant le sobre, patient et rusé Auguste. S'il n'eût pas perdu son temps avec Cléopâtre, il l'eût perdu ailleurs, et de toute manière, étant données les deux natures des « imperatores » en conflit, c'est Antoine qui devait fatalement succomber.

Mais prenons même les choses de plus haut. Qu'y avait-il en présence à la bataille d'Actium? L'Occident et l'Orient, Rome et l'Egypte. En quoi donc « la face du monde aurait-elle changé »? En ce que l'Egypte l'eût emporté sur Rome ? Et cela eût dépendu d'Auguste ou d'Antoine ? De Cléopâtre et de son nez ? Quelle puérilité ! Qui ne voit, à l'étude profonde de l'histoire, que la tenace, patiente et ascendante Rome devait moralement, et depuis longtemps, l'emporter
sur la molle et lâche nation des Ptolémées — comme plus tard, par la même fatalité morale, les rudes barbares devaient écraser Rome tombée en faiblesse. En admettant même Antoine vainqueur à Actium, cet incident n'eût fait que retarder de quelques ans une conclusion inéluctable de l'histoire romaine. Rome n'en était pas à mourir d'une défaite; Trasimène et Cannes n'avaient pas empêché Carthage de tomber sous les coups de sa rude et volontaire ennemie.

Par conséquent, de toute manière, le nez de Cléopâtre n'a rien changé et ne pouvait rien changer à la marche irrésistible de l'histoire; et, malgré tout son génie, Pascal a prouvé qu'il avait, en matière historique, l'état d'âme d'un feuilletoniste ébahi.

Nous pouvons refaire le même travail pour toutes les suppositions chimériques de ceux qui rêvent sur le passé. Nous verrons partout qu'il n'y a jamais eu d'accidents dans l'histoire, et que les plus grands héros n'ont jamais pu arrêter la chute d'un peuple, quand ce peuple lui-même, par sa vertu ou son énergie, n'avait pas préparé d'avance l'oeuvre du héros. Témoin Annibal.

Mais je n'ai pas la prétention, en trois petites pages, de modifier l'âme enfantine des peuples occidentaux. Et nous serons toujours les fils de ces Hellènes charmants et puérils, pour qui la vie fut une fable merveilleuse.

Anonyme, « Petit bulletin » in La Revue hebdomadaire, novembre 1902



mercredi 12 juillet 2017

[Musique] Alexandre Spengler, En souvenir de Jules Verne (1943) (2/2)

La semaine dernière nous nous sommes intéressés à la suite musicale En souvenir de Jules Verne (1943) d'Alexandre Spengler (voir l'article). 
Le concert est annoncé le 20 février 1943, sans mention au titre des pièces jouées (Symphonie, Souvenir de Jules Verne, Vision antique et Images), dans Comoedia (qui publie ensuite la même annonce les 27 février et 6 mars) :



Jouée pour la première fois le 13 mars 1943, elle est critiquée par Tony Aubin dans le numéro de Comoedia du 3 avril 1943:

Tumultueux, désordonné, enivré du fracas qu'il déverse, voici M. Alexandre Spengler de qui la modestie n'attend certes pas le nombre des années ! Il est normal en effet que cette modestie n'attende rien de quelqu'un qui l'ignore si parfaitement. Car une réclame éhontée a précédé le festival symphonique que cet auteur a donné de ses œuvres. [...]

J'ai entendu une « Symphonie du Feu» dont on souhaiterait qu'elle se purifiât elle-même,[...] et un «Hommage à Jules Verne», vaste poème en quatre parties où sont censées revivre les images chères à notre enfance du « Voyage au centre de la terre » et des aventures des capitaines « Hatteras », « Grant » et « Nemo ». Ce trio d'officiers distingués parle un langage musical véhément, décoratif et interchangeable. On ne peut nier qu'il y ait dans tout cela un certain tempérament et que de l'abondance et de la richesse de l'instrumentation employée naisse une exubérance sonore assez saisissante — surtout quand c'est un artiste de la classe et du soin de Gustave Cloex qui prend l'ingrate charge de lui donner la vie — mais où la poésie ? où l'émotion ? où cette conduite intelligente du discours qui nous associe à la vie même d'une œuvre et nous gagne et nous conquiert et nous possède ? Musique pléthorique, tornade de printemps. M. Spengler ignore-t-il que les plus fortes vagues s'éparpillent en écume, cette écume en poussière et cette poussière en néant? 

Pierre Berlioz dans Paris-Soir (2 avril 1943) est bien moins sévère:


Un grand festival symphonique dirigé par Gustave Cloez vient de mettre en lumière le nom d'Alexandre Spengler, jeune compositeur qui représente de façon hautement qualifiée le noble enseignement de la Schota Cantorum, non que celui-ci ait mis sur lui une empreinte définitive. Comme dans d'autres cas, Alexandre Spengler, maigre son attachement à sa discipline artistique s'en évade avec la soif de la nouveauté, la curiosité de l'inattendu et un haut goût marqué pour le fantastique. Les « Deux Images », un «Hommage à Jules Verne », « Vision antique » et surtout la «Symphonie du feu » nous ont fait prendre contact avec un musicien d'une chaleureuse exaltation qui séduit par sa netteté d'accents.

samedi 8 juillet 2017

[Un été en uchronie] Ray Ventura, Le Nez de Cléopâtre (1938)

Cet été, pour accompagner la publication de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies (collection ArchéoSF, éditions publie.net), le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. 
Cette semaine: Musique !
Ray Ventura et son orchestre proposent dans le film Feux de joie (1938) une belle liste de points de divergence dans la chanson Le Nez de Cléopâtre.



Si le nez de Cléopatre avait été plus long,
Si le grand Pagannini n'avait pas joué de violon,
Et si Roméo n'avait pas rencontré Juliette,
On n'en serait pas là !

Si vraiment tous les chemins ne menaient pas à Rome,
Si le père Adam n'avait pas tant aimé les pommes,
Si les gars de Jéricho n'avaient pas eu de trompettes,
On n'en serait pas là !

Oh non !
Sans tout cela, on n'aurait pas d'ennuis !
Oh non !
Tous nos tracas seraient bien vite enfuis ! 

Car si la Joconde n'avait pas son fameux sourire,
Si Cambrone n'avait pas eu son petit mot à dire,
Si François Premier s'était payé une bicyclette,
On n'en serait pas là !

Si le nez de Cléopatre avait été plus long,
Si les femmes pouvaient dire oui quand il ne faut pas dire non,
Et si place de l'Opéra on faisait pousser des fraises,
On n'en serait pas là !

Si on pouvait se saouler avec de l'eau de Vichy,
Si l'huile de ricin pouvait guérir la calvitie,
Et si avec la baudroie y avait pas de mayonnaise,
On n'en serait pas là !

Voilà, voilà pourquoi la vie est plutôt belle,
Voilà, voilà pourquoi votre fille est muette ! 

Si il ne pleuvait toutes les fois que l'on part en picknick,
Si tous les garçons bouchers sortaient de Polytechnique,
Si tous les oiseaux de France chantaient la Pimpolaise,
On n'en serait pas là !

Si le nez de Cléopatre avait été plus long,
Si soudain Raimu n'avait plus l'accent de Toulon,
Si Tino Rossi savait jouer de la guitare,
On n'en serait pas là !

Si monsieur Léon Blum criait viva Mussolini,
Si Pierre Dac était mannequin au casino de Paris,
Et si Maurice F________ se mariait avec Sonia _________
On n'en serait pas là !

C'est fou !
Tous nos tracas tiennent à bien peu de choses,
Mais en tout cas, nous en savons la cause ! 

Si Michel Simon n'avait pas tant de sex-appeal,
Si monsieur Léon Jouhaux dansait le big appeal,
Si l'orchestre Ray Ventura ne faisait pas de tintamarres,
On n'en serait pas là ! !

jeudi 6 juillet 2017

[Précommandes] Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies

L'anthologie Une autre histoire du monde couvre 2500 ans d'uchronies de l'antiquité jusqu'à l'entre deux guerres. Des textes patrimoniaux et des textes rares (pour certains inconnus jusqu'à aujourd'hui car non mentionnés dans les ouvrages de référence).
Les précommandes sont ouvertes !


«Que se serait-il passé si Alexandre le Grand avait affronté Rome? Si les habitants d’Amérique avaient traversé l’Atlantique avant les Européens? Si Louis XVI avait dominé la Révolution française? Si Napoléon III était mort assassiné en 1858? Si l’Allemagne avait attaqué le France en 1905? Si le chemin de fer avait été inventé après l’automobile?»

Au sommaire

Hérodote — « Polymnie » 
Tite-Live— « Digression sur Alexandre de Macédoine »
Alain-René Lesage— Les Aventures de monsieur Robert Chevalier dit de Beauchêne 
Delisle de Sales— « Premier tableau d’une révolution qui n’aurait eu que la raison pour agent et pour modèle » 
Edmond Texier— extrait de Les Femmes et la fin du Monde 
Henri Mazel— « Un peu d’uchronie »
Capitaine Danrit— « Si nous avions eu la guerre » 
Joseph Edgar Chamberlin— « Si la bombe d’Orsini n’avait pas manqué Napoléon III » 
Émile Faguet— « Sur Mirabeau » 
Claude Berton— « Si Henry Becque avait été un “moins de trente ans” » 
Georges Girard— « Blücher ?… C’était Grouchy !, La victoire de Waterloo »
Henri de Noussanne— « Si Louis XVI avait dominé la Révolution »
Jacques Pascal— « Si le chemin de fer… »

  A paraître le 23 août 2017 !
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mercredi 5 juillet 2017

[Musique] Alexandre Spengler, En souvenir de Jules Verne (1943) (1/2)

En souvenir de Jules Verne est une suite symphonique du compositeur Alexandre Spengler (1913-1996). Quand on tombe sur une référence que l'on ne connait pas on essaie de trouver des informations et le moins qu'on puisse dire c'est que celles concernant Alexandre Spengler et ses rapports avec l'anticipation (au sens large) sont aussi parcellaires qu'intrigantes.


C'est un article paru le 10 mars 1943 dans Le Matin qui m'a mis sur la piste d'Alexandre Spengler:






Jules Verne en musique 

par un jeune compositeur


Salle Pleyel, un orchestre de 115 musiciens répète, L'immense nef s'emplit de sonorités étranges. Je me sens emporté dans des régions musicales inconnues.
- Vision antique... me souffle quelqu'un à l'oreille.
Ce sont des millénaires révolus qui s'évoquent ainsi moi. Et, soudain, la Vision prend fin.
L'auteur de cette fresque symphonique est près de moi. Grand garçon blond. Français d'origine slave, Alexandre Spengler, que, samedi prochain, on va révéler l'attention du monde de la musique, n'a que 29 ans.

Le calvaire d'un artiste

S'il réussit jamais - et pourquoi ne réussirait-il pas ? - à imposer un idéal nouveau. Spengler pourra dire qu'il ne l'aura dû qu'à son talent et à son énergie jamais lassée. C'est le cas de répéter que le génie, c'est la patience. Sa vie, Spengler me l'a lui-même contée. C'est le plus angoissant des films.
- Ma mère se trouva seule pour m'élever m'a-t-il dit. Combien péniblement il lui fallut travailler !... A 20 ans, je me mariai. Des années durant, ma femme et moi nous menâmes une existence de privations et de luttes sans nom. Nous vivions dans une mansarde. Ma femme écrivait des contes de fées et donnait des leçons de langues vivantes Quant à moi, je fus, tour d tour copiste, commis, laveur de voitures... Entre temps j'échafaudais des projets musicaux si démesurés que je n'arrivais pas toujours à les mener à bien.
- Votre premier succès ?
- Il date de 1936. C'est alors qu'eut lieu la première audition de mon Ouverture. Mais je n'en restai pas moins aux prises avec les pires difficultés matérielles... 1940 vit la naissance de mon premier enfant j'étais épuisé, mais heureux. Vous dire au milieu de quel dénuement J'ai orchestré mon Hommage à Jules Verne !…
- Quoi ! Jules Verne ?
- Oui, quatre évocations : Voyage au centre de la terre, A la recherche du capitaine Grant, Hatteras au pôle Nord et le Nautilus... J'ai toujours été attiré par le fantastique, voire même par le supra-terrestre. Je suis féru d'astronomie. J'ai écrit des romans où il est question de voyages interplanétaires, de mondes habités
Une personnalité singulièrement originale, on voit, et attachant qu'Alexandre Spengler.



E.-F. XAU., in Le Matin, 10 mars 1943

Alexandre Spengler affirme qu'il a écrit des romans où il est question de voyages interplanétaires, de mondes habités. Le catalogue de la BNF ne connait aucune de ses oeuvres de fiction. Pourtant, quand Spengler est admis à la Société astronomique de France (séance du 4 avril 1943 soit moins d'un mois après l'interview et ce qui confirme son intérêt pour l'astronomie) il est bien annoncé comme compositeur de musique et romancier:


En revanche le catalogue de la BNF mentionne En souvenir de Jules Verne (voir la notice) dans l'édition de 2014 sans indiquer la date de première exécution. Grâce au journal Le Matin on peut préciser que la suite musicale a été jouée pour la première fois le samedi 13 mars 1943.


Les éditions Henry Lemoine ont édité En souvenir de Jules Verne avec cette présentation:



Les quatre mouvements de cette suite ne sont pas des "illustrations", musicales descriptives. Ce sont des évocations d'ambiances, traduisant l'esprit et l'atmosphère des quatre ouvrages en question du romancier. C'est même pour cette raison que certains titres ont été modifiés, pour mieux répondre au caractère général desdits ouvrages.

I - Voyage au Centre de la Terre est
Une évocation de monde minéral et de la formidable pesanteur des inébranlables assises de l'écorce terrestre. En outre, l'idée d'une descente progressive des héros du livre à travers les anfractuosités ténebreuses de l'épaisseur granitique y est également évoquée.
II - Le Nautilus et son Capitaine Nemo
(Mobilis in mobile) évoque le fabuleux sous-marin le Nautilus se glissant, mobile, rapide, puissant et insaisissable, à travers les couches liquides de l'Océan, - et l'âme indépendante, hardie et investigatrice de son animateur, le légendaire Capitaine Nemo.
III - A la Recherche du Capitaine Grant
Traduit l'idée-fixe d'une incessante et obstinée recherche pleine de tension angoissée, orientée toujours vers un même but, vers une même esperance, - recherche sans cesse interompue par le même obstacle : la fausse piste. Aprês un ultime et âpre effort pour aboutir, la recherche se termine dans un esprit tranquille et apaisé, - le Capitaine Grant ayant été retrouvé par hasard sur l'île Tabor. IV - Hatteras au Pôle Nord
Traduit l'ambiance morne et immaculée des paysages polaires au milieu desquels vogue le navire du Capitaine Hatteras, et l'étrange et navrant drame qui se joue dans l'âme du héros qui, fasciné toute sa vie par l'obsession d'atteindre le Pôle Nord, sombre définitivement dans la démence lorsqu'il l'a atteint. Désormais, - tel une aiguille aimantée, - tout son être ne sera plus attaché qu'à un point de l'espace, un point immuable, géometrique, toujours le même, à l'exclusion de toute autre réalité... Le point qui indique le Nord (fin du morceau : un son mince, persistant, irrémédiablement isolé dans le lointain inaccessible où il se perd, - note longuement tenue par un hautbois tout seul qui finit par s'éteindre).
Contenu Voyage au centre de la terre (2'10) - Le Nautilus et son Capitaine Nemo (2'25) - A la recherche du Capitaine Grant (3') - Hatteras au pôle nord (2')

Source de l'article du Matin : Gallica


La semaine prochaine nous reviendrons sur la réception critique de la première exécution publique de cette suite musicale.


samedi 1 juillet 2017

[Un été en uchronie] H. Polge, Si Ravaillac avait échoué (1967)

Cet été, pour accompagner la publication de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies (collection ArchéoSF, éditions publie.net), le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. 

Que ce serait-il passé si Ravaillac n'avait pas assassiné Henri IV le 14 mai 1610? C'est à cette question que tente de répondre dans une note de bas de page d'un article consacré aux transports en Gascogne à l'époque pré-industrielle H. Polge qui ajoute un élément uchronique technique : et si Henri IV avait voyagé dans un autre type de véhicule? 


 "Si l'on en croit les estampes populaires du temps, le carrosse où a été assassiné Henri IV ne comportait pas d'avant-train tournant. Par suite il devait être facilement bloqué, circonstance qui a probablement favorisé l'attentat de Ravaillac (lequel a atteint le roi en mettant un pied sur une borne, l'autre sur un rayon). A petites causes, grands effets : si Ravaillac avait échoué, la guerre aurait éclaté avec les Habsbourg. On peut donc penser que le destin de l'Europe aurait été différent si le monarque avait circulé dans un véhicule comportant une broche ouvrière."

H. Polge, "Les techniques pré-industrielles en Gascogne gersoise. Les transports.",
 in Bulletin de la Société archéologique et historique du Gers, juillet 1967

Image: Assassinat d'Henri IV par Ravaillac (estampe), source Gallica.
Retrouvez tous les articles de cette série en cliquant ICI.

mercredi 28 juin 2017

Hector Berlioz, Euphonia ou la ville musicale (1844 - 1852) (3)

Le compositeur Hector Berlioz a beaucoup écrit et parmi ses textes se trouve la nouvelle Euphonia ou la ville musicale, nouvelle de l'avenir recueillie dans Les Soirées de l'orchestre (1852) qui est une version plus courte de la première publication datant de 1844. ArchéoSF vous invite à lire la troisième partie de cette nouvelle se déroulant en 2344 !

Pour (re)lire la première partie, cliquez ICI
 
Pour (re)lire la deuxième partie, cliquez ICI





Euphonia
Nouvelle de l’avenir


PARIS.
(Un salon splendidement meublé).
MINA (seule).
    Ah ça ! mais, il me semble que je vais m’ennuyer ! Ces messieurs se moquent-ils de moi ! Comment ! pas un d’eux n’a encore songé à me proposer quelque chose d’amusant pour aujourd’hui ! Me voilà seule, abandonnée depuis quatre longues heures. Le baron lui-même, le plus attentif, le plus empressé de tous, n’est pas encore venu !... Peut-être ont-ils bien fait, ma foi, de me laisser tranquille ; ils sont si cruellement sots tous ces beaux qui m’adorent. Ils ne savent jamais que parler que de fêtes, de courses, d’intrigues, de scandales, de toilette ; pas un mot qui décèle l’intelligence ou le sentiment de l’art, rien qui vienne du cœur. Et je suis artiste avant tout, moi, et artiste par... l’âme, par... le cœur. D’où vient que j’hésite à le dire ?... Suis-je bien sûre, dans le fait, d’avoir un cœur et une âme ?... Peuh ! Voilà déjà que je ne me sens plus le moindre amour pour Xilef. Je n’ai pas même répondu à ses brûlantes lettres. Il m’accuse, il se désespère, et je pense à lui... quelquefois, mais rarement. Allons, ce n’est pas ma faute, si, comme dit mon imbécile de baron, les absents ont toujours tort, et les présents sont toujours acceptés. Je ne suis pas chargée de refaire le monde. Pourquoi est-il parti ? Un homme qui aime bien ne doit jamais quitter sa maîtresse ; il doit ne voir qu’elle au monde, et compter tout le reste pour rien.
FANNY (entrant).
    Madame, voici vos journaux et deux lettres.
MINA (ouvrant un journal).
    Voyons !... Ah ! la fête de Gluck à Euphonia dans huit jours ! J’y veux aller, j’y chanterai. (Lisant.) « L’hymne composé par Shetland occupe toute la ville, est le sujet de toutes les conversations. On n’a jamais encore, pensons-nous, exprimé plus magnifiquement un plus noble enthousiasme. Shetland est un homme à part, un homme différent des autres hommes par son génie, par son caractère, par le mystère de sa vie. » Fanny, appelez ma mère.
FANNY (en sortant).
    Madame, vous ne lisez pas vos lettres ; je crois qu’il y en a une de votre fiancé, M. Xilef.
MINA (seule).
    Mon fiancé ! Le drôle de mot. Ah ! que c’est ridicule un fiancé ! Mais il peut aussi m’appeler sa fiancée ! Je suis donc ridicule ! Sotte fille, avec ses termes grotesques ! Tout cela me déplaît, me crispe, m’exaspère ........................... Elle n’a que trop bien deviné. Oui, cette lettre est de mon fidèle Xilef. C’est cela... des reproches... ses souffrances... son amour……… toujours la même chanson… Jeune homme ! tu m’obsèdes. Décidément, mon pauvre Xilef, te voilà flambé ! Eh ! au fait, ils sont insupportables, ces êtres éternellement passionnés ! Qui est-ce qui les prie d’être constants ?… Qui l’a prié de m’adorer ?... Qui ?... Eh ! mais, c’est moi, ce me semble. Il n’y songeait pas. Et maintenant qu’il a perdu pour moi le repos de sa vie (phrase de romans)... c’est un peu leste de le planter là ! Oui, mais... on ne vit qu’une fois.
    Voyons l’autre missive ! (Riant). Ah ! ah ! voilà une épître laconique ! Un cheval, très-bien dessiné, pardieu, et pas un mot. C’est à la fois une signature et une phrase hiéroglyphique ! Cela signifie que je suis attendue pour une course au bois par mon animal de baron. Il courra sans moi. (Madame Happer s’avance pesamment.) Mon Dieu, ma mère, que vous êtes lente à venir quand je vous appelle ! Je suis ici à me morfondre depuis plus d’une demi-heure. Je n’ai pas de temps à perdre cependant !
MADAME HAPPER.
    De quoi s’agit-il donc, ma fille ? quelle nouvelle folie allez-vous entreprendre ? Vous voilà bien agitée !
MINA.
    Nous partons !
MADAME HAPPER.
    Vous partez !
MINA.
    Nous partons, ma mère !
MADAME HAPPER.
    Mais je n’ai pas envie de quitter Paris, je m’y trouve fort bien ; surtout si, comme je le soupçonne, c’est pour aller rejoindre votre pâle amoureux. Je le répète, Mina, votre conduite est impardonnable, vous manquez à ce que vous me devez et à ce que vous devez à vous-même. Ce mariage ne nous convient en aucune façon, ce jeune homme n’a pas assez de fortune ! Et puis il a des idées, des idées si étranges sur les femmes ! Tenez, vous êtes folle, trois fois folle, pardonnez-moi de vous le dire, et même niaise, avec tout votre esprit et tout votre talent. On n’a jamais vu d’exemple d’un tel choix, ni d’une telle manie d’épousailles. Je pensais pourtant que la société brillante que vous voyez habituellement ici vous avait un peu remise sur la voie du bon sens ; mais il paraît que vos caprices sont des fièvres intermittentes et que voilà l’accès revenu.
MINA (s’inclinant avec un respect exagéré).
    Ma respectable mère, vous êtes sublime ! Je ne dirai pas que vous improvisez à merveille, car c’est, j’en suis sûre, pour préparer ce sermon que vous m’avez tant fait attendre ! N’importe, l’éloquence a son prix. Mais vous prêchiez une convertie. Or donc, nous partons ; nous allons à Euphonia ; je chante à la fête de Gluck ; je ne pense plus à Xilef ; nous changeons de nom pour nous mettre, dans le premier moment, à l’abri de ses poursuites ; je m’appelle Nadira, vous passez pour ma tante ; je suis une débutante autrichienne, et le grand Shetland me prend sous sa protection ; j’ai un succès fou ; je tourne toutes les têtes ; pour le reste... qui vivra verra.
MADAME HAPPER.
    Ah ! mon Dieu, bénissez-la ! Je retrouve ma fille. Enfin la raison... embrasse-moi, ma toute belle. Ah ! j’étouffe de joie ! Plus de ces sottes opinions sur de prétendues promesses ! A la bonne heure ! Oui, partons. Et ce petit niais de Xilef qui se permettait de songer à ma Mina et de vouloir me l’enlever. Ah ! que j’aie au moins le plaisir de lui dire son fait, à cet épouseur ; c’est moi que cela regarde, et je vais... Morveux ! une cantatrice de ce talent, et si belle ! Oui, mon garçon, elle est pour toi, va, compte là-dessus. En dix lignes je le congédie ; dans deux heures nos malles sont faites, notre navire de poste est prêt, et demain à Euphonia, où nous triomphons, pendant que le petit monsieur nous poursuivra dans la direction contraire. Ah ! je vais lui donner des nœuds à filer. (Madame Happer sort en soufflant comme une baleine, et en faisant des signes de croix.)
FANNY (qui est rentrée depuis quelques instants).
    Vous le quittez donc, madame ?
MINA.
    Oui, c’est fini.
FANNY.
    O mon Dieu, il vous aime tant, et il comptait tant sur vous ! Vous ne l’aimez donc plus, plus du tout ?
MINA.
    Non.
FANNY.
    Cela me fait peur. Il arrivera quelque malheur ; il se tuera, madame.
MINA.
    Bah !
FANNY.
    Il se tuera, cela est sûr !
MINA.
    Assez, voyons !
FANNY.
    Pauvre jeune homme !
MINA.
    Ah ça, vous tairez-vous, idiote ? Allez rejoindre ma mère et l’aider à faire nos préparatifs de départ. Et pas de réflexions, je vous prie, si vous tenez à rester à mon service. (Fanny sort.)
MINA (seule).
    Il se tuera !... Ne dirait-on pas que je suis obligée... D’ailleurs est-ce ma faute... si je ne l’aime plus ! »
    Elle se met au piano et vocalise pendant quelques minutes ; puis ses doigts, courant sur le clavier, reproduisent le thème de la première symphonie de Shetland qu’elle a entendue six mois auparavant. Et elle murmure en jouant : « Réellement c’est beau cela ! Il y a dans cette mélodie quelque chose de si élégamment tendre, de si capricieusement passionné !... » Elle s’arrête... Long silence... Elle reprend le thème symphonique : « Shetland est un homme à part !... différent des autres hommes... par son génie, son caractère (jouant toujours) et le mystère de sa vie... (elle prend le mode mineur) il ne m’aimera jamais, au dire de Xilef ! » Le thème reparaît fugué, disloqué, brisé. Crescendo. Explosion dans le mode majeur. Mina s’approche d’une glace, arrange ses cheveux en fredonnant les premières mesures du thème de la symphonie... Nouveau silence. Elle aperçoit la lettre du baron qui contient un cheval dessiné au trait ; elle prend une plume, trace sur le col de l’animal une bride flottante, et sonne. Un domestique en livrée paraît. « Vous rendrez ceci au baron, lui dit-elle, c’est ma réponse. (A part.) Il est assez bête pour ne pas la comprendre.
FANNY (entrant).
    Madame, tout est prêt.
MINA.
    Ma mère a-t-elle écrit à ... ?
FANNY.
    Oui, madame, je viens de porter sa lettre à la poste.
MINA.
    Montez toutes les deux dans le navire, je vous suis. »
    La femme de chambre s’éloigne. Mina va s’asseoir sur un canapé, croise ses bras sur sa poitrine et demeure un instant absorbée dans ses pensées. Elle baisse la tête, un imperceptible soupir s’échappe de ses lèvres, une légère rougeur vient colorer ses joues ; enfin saisissant ses gants, elle se lève et sort, en disant avec un geste de mauvaise humeur : « Eh ! ma foi, qu’il s’arrange ! »

A suivre !

mardi 27 juin 2017

[coup de pouce] Sauvons les éditions Voy'el

Plusieurs maisons d'éditions publiant de la littérature de l'imaginaire ont fermé leurs portes ces derniers mois. Les éditions du Riez sont les dernières a avoir été contrainte à cesser leurs activités.
La prochaine victime pourrait être les Editions Voy'el qui se débattent avec leur distributeur. 
Vous pouvez les aider à partir de 5 euros. En échange de votre participation différentes contreparties sont offertes.
Il ne reste que quatre jours mais il manque moins de 4000 euros pour atteindre l'objectif !


Pour participer à la campagne ulule: cliquez ICI 

lundi 26 juin 2017

[podcast] 1984 : la littérature prophétique

Concordance des temps, émission animée et produite par Jean-Noël Jeanneney, sur France Culture, a consacré son numéro du 24 juin 2017 à "La littérature prophétique".
Au menu de cette émission George Orwell et son oeuvre maîtresse 1984 mais sont aussi évoqués Albert Robida, Louis-Sébastien Mercier, Jules Verne, HG Wells, Capitaine Danrit ou Franz Kafka.

L'émission comprend diverses archives:

- Lecture de 1984 de George ORWELL par Daniel TARRARE, lu dans l’émission « Après-midi spécial » de Marion THIBA, sur France Culture, le 17 juin 1995.
- Extrait d'une émission à la mémoire d’Albert ROBIDA par Jean CALVEL, le 30 octobre 1951.
- Lecture par Jean DESAILLY d’un extrait de Autour de la lune de Jules VERNE (1870) dans un enregistrement sur disque de 1959.
- Lecture d’un extrait du Procès de KAFKA, lu par Guillaume GALLIENNE dans son émission « ça peut pas faire de mal », sur France Inter, le 9 juin 2012.
- Lecture par Hervé PIERRE d’un extrait de 1984 de George ORWELL, lu dans l’émission « Tire ta langue », d’Antoine PERRAUD,, sur France Culture, le 23 septembre 2003.

Deux citations contradictoires dans l'introduction de cette émission donnent à réfléchir: 

« A force d’écrire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver»
Michel Simon

« La littérature prévient les dangers, oui, mais au sens où elle alerte sur une catastrophe qui, précisément, parce qu’on en a été alerté, ne vient jamais comme on l’avait imaginé»
Patrick Boucheron


ArchéoSF vous propose de retrouver le podcast de ce numéro :


mercredi 21 juin 2017

Hector Berlioz, Euphonia ou la ville musicale (1844 - 1852) (2)

Le compositeur Hector Berlioz a beaucoup écrit et parmi ses textes se trouve la nouvelle Euphonia ou la ville musicale, nouvelle de l'avenir recueillie dans Les Soirées de l'orchestre (1852) qui est une version plus courte de la première publication datant de 1844. ArchéoSF vous invite à lire la deuxième partie de cette nouvelle épistolaire se déroulant en 2344 !

Pour (re)lire la première partie, cliquez ICI

DEUXIÈME LETTRE.
Sicile, 8 juin 2344.
DU MÊME AU MÊME.
Quel martyre notre ministre m’a infligé ! Rester ainsi en Italie, retenu par ma parole, trop légèrement donnée, de n’en point sortir avant d’avoir engagé le nombre de chanteurs qui nous manquent, quand le moindre navire me transporterait à travers les airs aux lieux où est ma vie !... Mais pourquoi son silence ?... Je suis bien malheureux ! Et m’occuper de musique dans cet état de brûlant vertige, avec ce trouble de tous les sens, au milieu de cet orageux conflit de mille douleurs !... Il le faut cependant. O mon ami, le culte de l’art n’est un bonheur que pour les âmes sereines ; je le sens bien à l’indifférence et au dégoût que j’éprouve à l’égard des choses mêmes qui, pour moi, furent en d’autres temps des objets d’un si haut intérêt. N’importe ! Continuons ma tâche.
Sachant la mission dont je suis chargé et mes fonctions à Euphonia, les membres de l’Académie sicilienne m’ont écrit ce matin pour me demander des renseignements sur l’organisation de notre ville musicale ; ils ont beaucoup entendu parler d’elle, mais aucun d’eux cependant, malgré l’excessive facilité des voyages, n’a encore eu la curiosité de la visiter. Envoie-moi donc, par le prochain courrier, un exemplaire de notre charte, avec une description succincte de la cité conservatrice du grand art que nous adorons. J’irai lire l’une et l’autre à la docte assemblée ; je veux me donner le plaisir de voir de près l’étonnement de ces braves académiciens qui sont si loin de savoir ce qu’est la musique.
Je ne t’ai rien dit des concerts ni des festivals en Italie, par la raison que ces solennités y sont tout à fait inusitées ; elles n’exciteraient parmi les populations aucune sympathie, et leur exécution, en tout cas, ne pourrait différer beaucoup de celle que j’ai observée dans les théâtres. Quant à la musique religieuse, il n’y en a pas davantage, eu égard aux idées que nous avons et que nous réalisons si grandement sur l’application de toutes les ressources de l’art au service divin. Les derniers papes ayant prohibé dans les églises toute autre musique que celle des anciens maîtres de la chapelle Sixtine, tels que Palestrina et Allegri, ont, par cette grave décision, fait disparaître à tout jamais le scandale dont se plaignaient si amèrement, il y a quelques siècles, les écrivains dont l’opinion nous paraît avoir eu de la valeur. On ne joue plus, il est vrai, des concertos de violon pendant la messe, on n’y entend plus des cavatines chantées en voix de fausset par un homme entier, l’organiste n’exécute plus des fugues grotesques ni des ouvertures d’opéras bouffons ; mais il n’en faut pas moins regretter que cette expulsion, trop bien motivée, de tant de monstruosités choquantes et ridicules, ait entraîné celle des productions nobles et élevées de l’art. Ces œuvres de Palestrina ne sauraient être pour nous, ni pour quiconque possède la connaissance aujourd’hui vulgaire du vrai style sacré, des œuvres complètement musicales, ni absolument religieuses. Ce sont des tissus d’accords consonants dont la trame est quelquefois curieuse pour les yeux ou pour l’esprit, en considérant les difficultés dont l’auteur s’est amusé à trouver la solution, dont l’effet doux et calme sur l’oreille fait naître souvent une profonde rêverie ; mais ce n’est point là la musique complète, puisqu’elle ne demande rien à la mélodie, à l’expression, au rythme ni à l’instrumentation. Les savants siciliens seront fort surpris, j’imagine, d’apprendre avec quel soin il est défendu dans nos écoles de considérer ces puérilités de contre-point autrement que comme des exercices, de voir en elles un but au lieu d’un moyen de l’art, et, en les prenant ainsi au sérieux, de transformer les partitions en tables de logarithmes ou en échiquiers. En résumé cependant, s’il est regrettable qu’on ne puisse entendre dans les églises que des harmonies vocales calmes, au moins faut-il se féliciter de la destruction du style effronté, qui a été le résultat de cette décision. Entre deux maux, estimons-nous heureux de n’avoir que le moindre. Les papes, d’ailleurs, ont permis depuis longtemps aux femmes de chanter dans les temples, pensant que leur présence et leur participation au service religieux n’avaient rien que de naturel, et devaient paraître infiniment plus morales que le barbare usage de la castration, toléré et encouragé même par leurs prédécesseurs. Il a fallu des siècles pour découvrir cela ! Autrefois il était bien permis aux femmes de chanter pendant l’office divin, mais à la condition pour elles de chanter mal ; dès que leurs connaissances de l’art leur permettaient de chanter bien et de figurer en conséquence dans un chœur artistement organisé, défense était faite aux compositeurs de les y employer. Il semble, en lisant l’histoire, que dans certains moments notre art ait eu à subir l’influence despotique de l’idiotisme et de la folie.
Les chœurs des églises d’Italie sont en général peu nombreux ; ils se composent de vingt à trente voix au plus, aux jours des grandes solennités. Les choristes m’ont paru assez bien choisis ; ils chantent sans nuances, il est vrai, mais juste et avec ensemble ; et il faut évidemment les placer à part fort au-dessus des malheureux braillards des théâtres, dont je m’abstiens de te parler.
Adieu, je te quitte pour écrire encore à Mina ; serai-je plus heureux cette fois, et me répondra-t-elle enfin ?
Ton ami,
XILEF.

 A suivre !

mercredi 14 juin 2017

Amiens à l'heure Steampunk ! Tous à la Steamhouse !

 Le 17 juin, Amiens se met à l'heure "steampunk"! 
Toutes les animations sont gratuites ainsi que l'accès à la Maison Jules Verne de 19h à 23h.
D'abord genre littéraire né dans les années 1980, le Steampunk est devenu un mouvement incontournable englobant dans son esthétique particulière la musique, la bande dessinée, les mangas, le cinéma, les jeux vidéo… Le Steampunk, c'est avant tout l'héritier de Jules Verne : l'écrivain se place avec H.G Wells dans les références majeures du genre depuis ses débuts. On retrouve en effet des éléments caractéristiques de l'œuvre de Jules Verne dans l'univers Steampunk : le contexte du XIXe siècle bien sûr, mais aussi les machines extraordinaires, les voyages, l'utilisation des sciences et l'esprit d'aventure !

Il était donc naturel que la Maison de Jules Verne l'accueille dans ses murs !

A l'occasion de cette soirée très spéciale, la Maison de Jules Verne devient Steamhouse, la Maison à vapeur, lieu de rencontre de tous les vaporistes d'ici et d'ailleurs … personnages et objets issus de l'univers Steampunk ont trouvé leur place chez Jules Verne !


Animations de la journée:

Programme pour la Médiathèque d'Amiens (Bibliothèque Louis Aragon, rue de la République), entrée gratuite

14h-15h30 : atelier de création Steampunk avec Henri Michaels

15h30-16h30: table ronde co-animée avec Anaïs et Romain sur la culture Steampunk en présence d'Henri Michaels, Julien Hirts, Arthur Morgan (co-auteur du Guide Steampunk), Philippe Ethuin (directeur de la collection ArchéoSF, anthologiste de Le Passé à vapeur, anthologie proto-steampunk)

16h30-17h30 : séance de dédicaces avec les auteurs

19h00 : Ouverture de la Steamhouse !

Maison Jules Verne, rue Charles Dubois, Amiens, entrée gratuite 19h00-23h00 (attention, dernière entrée à 22h30)

Séances photos avec la Guilde Dòl Hròkr dans la cabine du navire (étage) avec prêt de costumes Steampunk
Session de "duels de thé" avec le Blackstorm dans la verrière (rez-de-chaussée)
Contes et lectures avec le Blackstorm
Stand de création Steampunk (bijoux) avec Olkenheim Craft
Déambulation des troupes Steampunk de la Guilde Dòl Hròkr avec le Blackstorm
Stands dédicaces avec Emilie Dumoulin (illustratrice) et Julien Hirt (auteur) de La Ville des mystères, Arthur Morgan (co-auteur du Guide du Steampunk) et Philippe Ethuin (collection ArchéoSF).

Expositions:
Oeuvres Steampunks avec Henri Michaels et Julien de Hurtez dans toute la Maison Jules Verne
Cabinet de curiosité du Blackstorm

jeudi 8 juin 2017

Henry Maret, Carnet d'un sauvage ou la critique de la vitesse (1910)

Dans son « Carnet d'un Sauvage », le député et homme politique Henry Maret fait la critique de la vitesse en se projetant dans le futur :

Carnet d'un sauvage

Dans un des manuels scolaires de l'an 2000, vous ne manquerez pas, si vous vivez encore, ce que je vous souhaite de tout mon cœur, de lire les lignes suivantes :

« En ce temps-là une nouvelle épidémie se répandit par le monde. On rappela la maladie de la vitesse. Tout d'un coup les hommes étaient saisis comme d'un vertige. On les voyait sans raison se dépêcher, se dépêcher. Les uns montaient dans de grosses machines, qu'ils avaient inventées pour les porter plus rapidement d'un point à un autre, où, d'ailleurs, les trois quarts du temps ils n'avaient que faire. Les autres, non contents de circuler sur la terre et les mers, et ayant remarqué que les hirondelles traversaient l'air avec une surprenante vélocité, s'étaient demandé pourquoi ils ne seraient pas aussi habiles que les hirondelles, et ils s'étaient mis à voler dans toutes les directions. »
« Jamais la rage de se casser les reins n'avait atteint de pareilles proportions, car tous les jours on enregistrait des morts tragiques. Les humains se culbutaient les uns sur les autres avec la conviction que ce n'était pas la peine d'avoir une vie, si ce n'était pour la perdre : et tandis que certains d'entre eux étudiaient pour la prolonger, le grand nombre ne cherchait qu'à la détruire. »
« Les ravages causés par cette singulière épidémie dépassèrent de beaucoup ceux de la peste noire et du choléra asiatique. Cette folie dura jusqu'à ce que, la population diminuant considérablement, quelques philosophes mirent au concours la question de savoir s'il était bien utile d'aller aussi vite pour arriver à la fin de son existence, et si cela constituait un véritable progrès. Ces philosophes commencèrent par être conspués, et l'on en mit plusieurs en croix pour leur apprendre à vivre. Après quoi on reconnut qu'ils ne parlaient point sans raison.
Et l'humanité guérit. »

Henry Maret (1837-1917), « Carnet d'un sauvage », in Le Journal n° 6583, 5 octobre 1910

lundi 22 mai 2017

les Mystères de Coat-er-Urlo (1923)

Les périodiques recèlent de nombreuses petites pépites conjecturales qui restent largement inconnues. Sous le titre Les Mystères de Coat-er-urlo un feuilleton en sept épisodes paraît dans la revue les Petits bonshommes dirigée alors par Roland Gagey (1900-1976) du n° 41 au n° 47 (17 novembre - 29 décembre). Le nom de Roland Gagey n'est pas inconnu des amateurs de littérature érotique ancienne, ses ouvrages lui valant de nombreuses condamnations. Anticlérical et libre penseur il publia de nombreux livres. 


Mais Les Petits Bonshommes ne relève pas de ces domaines. Il s'agit d'un périodique pour la jeunesse dont le premier numéro paraît le 1er janvier 1911. Au départ bimensuel (parution le 1er et le 15 puis le 25 du mois), la revue connaît une interruption pendant la première guerre mondiale), il semble devenir hebdomadaire en 1922 au moment de sa reparution. 
Le texte des Mystères de Coat-er-Urlo est anonyme mais les illustrations sont de Raymond Cazanave. La même année les Petits Bonshommes publie un autre feuilleton inspiré par la Bretagne "Le circuit de Paimpol". La revue comporte des contes, des nouvelles, des anecdotes historiques et des pages de jeux.


Les Mystères de Coat-er-Urlo semble le seul feuilleton conjectural publié dans Les Petits Bonshommes. Jamais repris parce que totalement oublié, le texte est désormais disponible dans la collection ArchéoSF (parution le 14 juin 2017).

Le vagabond Jean-Marie est recruté par le vieux savant Trégourec pour servir de cobaye humain au cours de ses expériences sur l'invisibilité. Alors que de nombreux textes des Petits Bonshommes relèvent du fantastique et du merveilleux, Les Mystères de Coat-er-Urlo est un feuilleton de pure science-fiction car l'invisibilité est scientifiquement rendue possible par des procédés scientifiques.

Comme pour le savant Victor Frankenstein, la créature échappe à son créateur. Rien de dramatique néanmoins: le vagabond utilise son invisibilité pour mener quelques larcins et jouer de bons tours aux paysans du bocage breton. Mais le savant Trégourec a une arme, soufflée par sa nièce, la bonne fée Sylvette, qui va rendre difficile la vie de brigandage de Jean-Marie. tel est pris qui croyait prendre!