samedi 22 avril 2017

Bogislas, Déjà ! (dessin préhistorique), 1935

Le dessin d'humour à thème préhistorique se retrouve régulièrement dans le périodique Ric et Rac. En voici un exemple avec Bogislas dans le n° 348 du 9 novembre 1935:


samedi 8 avril 2017

Serinette fait une ascension (1935)

Publié in Ric et Rac, n° 350 daté du 23 novembre 1935

jeudi 6 avril 2017

Square Rosny Aîné, 13ème arrondissement Paris

Le square Rosny aîné dans le XIIIème arrondissement de Paris semble bien être le seul odonyme rendant hommage à ce si grand contributeur à la littérature d'imagination scientifique. Un arrêté du 21 mai 1956 attribua au square ce nom mais c'est lors de la séance du Conseil municipal de Paris des 22-23 mars 1956 (compte-rendu publié dans le Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris du 3 avril 1956 ) que la proposition fut adoptée.




M. Roger Rigaud était le rapporteur de la 3ème commission chargée de la dénomination des voies.

 Il défend ainsi la proposition de donner le nom de Rosny Aîné à un square nouvellement créé :


Une dernière voie a été ouverte dans le 13e arrondissement.
C'est une voie qui dessert le groupe d'immeubles sis rue du Docteur-Bourneville, près l'avenue de la Porte-d'Italie. Je vous propose de lui donner le nom de square Rosny-Aîné. J.-H. Rosny naquit à Bruxelles, en 1856, et décéda à Paris le 15 février 1940 à son domicile, 47, rue de Rennes. Membre fondateur, puis président de l'académie Goncourt, il fut aussi président de la Société des gens de lettres de France. Il était Grand officier de la Légion d'honneur. Rosny aîné a publié au cours de sa longue carrière plus de 80 romans et de nombreux souvenirs de sa vie littéraire et artistique, des études historiques et des chroniques. L'auteur de « Nell Horn » a été un novateur en créant un genre littéraire nouveau : l'épopée de la préhistoire avec ces romans intitulés : « La Guerre de feu », « Le Félin géant », « Helgvor du Fleuve bleu » dont de nombreux extraits figurent dans les manuels scolaires. Rosny aîné est considéré également comme l'un des précurseurs de la littérature d'anticipation scientifique avec ses romans : « La Mort de la terre », « La Force mystérieuse », « Les Xipehuz », « Les Navigateurs de l'infini », etc... Ses essais de philosophie scientifique : « Le Pluralisme » et « Les Sciences et le Pluralisme » furent très remarqués et firent l'objet de rapports et communications à l'Académie des sciences. En 1947, un an après l'inauguration d'une plaque commémorative — le 7 avril 1946 — devant la maison de la rue de Rennes qu'habita pendant trente ans Rosny aîné et où il mourut le 15 février 1940, un comité d'honneur a été constitué en vue de donner le nom de Rosny aîné à une voie de Paris. Ce comité comprend de hautes personnalités : M. Edouard Herriot, président d'honneur de l'Assemblée nationale ; MM. Georges Lecomte, secrétaire perpétuel de l'Académie française, François Mauriac, Pierre Brisson, le regretté Emile Borel, ancien ministre, membre de l'Institut, Francis Perrin, haut-commissaire à l'Energie atomique, les membres de l'académie Goncourt, M. Paul Vialar, président de la Société des gens de lettres. D'autre part, en 1947, une pétition de M. le Maire du 6e arrondissement avait également demandé, au nom de la famille Rosny, que le nom de ce grand écrivain entra dans la toponymie de la capitale. M. Laborowski, 3, rue Palatine (6° arronndissement), l'avait également réclamé en 1947, Plus récemment, le 26 mai 1954, M. Borel-Rosny, 9, rue du Dragon (6° arrondissement), en faisait aussi la demande, au nom des amis de M. Rosny aîné. 

 Plaque du square Rosny Aîné:




mardi 4 avril 2017

René de Planhol, Le Désastre (fragment d'une histoire future), 1930 (1/2)

En préparant la présentation du pamphlet Le Désastre de René de Planhol, je suis tombé sur cet article du Monde consacré à son fils Xavier de Planhol, grand géographe disparu en 2016:

Son père, René (1889­-1940), revenu blessé de la Grande Guerre, se chargea de l’éducation de son fils unique, qui fréquenta juste le temps d’une année scolaire le lycée de Clamecy (Nièvre), commune bourguignonne où il grandit « entre les livres », selon sa propre formule.
C’est là que ses parents se retirent dès 1930, quittant Paris et leur appartement de la porte Maillot, en face du domicile personnel de Raymond Poincaré, que le petit garçon voit passer, « rare souvenir parisien des toutes premières années ». Le père, qui a lancé en 1927 une revue mensuelle, littéraire et politique, La Nouvelle Lanterne, dont il est l’unique rédacteur, transmet à l’enfant une double tradition familiale : monarchiste, mais détachée de toute pratique catholique, et dreyfusienne – le tuteur de René de Planhol, Edgar Demange, avocat pénaliste, défendit le capitaine Dreyfus dès 1894 ! Ce qui explique que le publiciste, auteur d’un virulent essai, Le Monde à l’envers (1932), à bien des égards proche de l’Action française, ne collabora jamais à la publication de Charles Maurras, malgré leur proximité de vues.

Cet extrait m'a éveillé ma curiosité car il m'avait semblé que René de Planhol était bien plus proche de l'Action française. Après quelques recherches, il en effet pas niable que René de Planhol fut un collaborateur de l'Action française et de ses publications satellites. Il est assez étrange de vouloir dédouaner son fils de lien avec une idéologie paternelle en recourant à la réécriture d'une histoire familiale. Après tout, il n'est nullement comptable des choix politiques de son père...
Ce ne serait pas si "grave" si cet article n'apparaissait pas dans les premiers résultats d'une recherche Google "René de Planhol". Il faut donc rétablir la vérité et apporter quelques preuves...

Dans le n° 210 du 6 août 1940, Charles Maurras lui-même rappelle avec force de louanges la publication, vieille de dix ans du Désastre et y montre, selon lui, les qualités de visionnaire de René de Planhol:


Si Edgar Demange fut bien l'un des avocats du capitaine Deryfus, il défendit aussi le marquis de Morès, fondateur avec Edouard Drumont de la Ligue antisémitique de France, qui tua en duel un capitaine juif de l'armée nommé Armand Meyer. En faire un Dreyfusard est un peu une extrapolation, il n'a fait que son métier d'avocat...René de Planhol fut bien plus proche de l'Action française (ce que nie l'article du Monde) comme en témoigne la notice nécrologique parue dans l'Action française du 1er novembre 1940:

Quant à prétendre que René de Planhol "ne collabora jamais à la publication de Charles Maurras" il suffit de consulter la collection du périodique sur Gallica pour constater que c'est une affirmation totalement fausse: nous ne relèverons qu'un article (signature de rené de Planhol dans le n° 149 du 29 mai 1921:

On trouvera d'autres articles notamment sur la littérature signés par René de Planhol dans l'Action française.
De même, sa signature apparaît dans l'Almanach de l'Action française pour l'année 1929 avec un article "Fragments des mémoires secrets de M. Poincaré" et l'on pouvait acheter à la Librairie d'Action française ses oeuvres. 


Si la pratique religieuse de René de Planhol fut peut-être nulle (rien ne l'infirme ni ne l'atteste), il n'en reste pas moins que sa haine de la République trouve une partie de ses fondements dans l'anticléricalisme des Républicains qu'il combat:




Extrait de l'article de Juliette Rennes,  "L'argument de la décadence dans les pamphlets d'extrême droite des années 1930", in Mots, Volume 58, n° 1, 1999

Ceci posé (et au passage la vérité rétablie), il est plus aisé de cerner les motivations idéologiques de René de Planhol quand il écrit Désastre (fragment d'une histoire future) en 1930. (à suivre!)







dimanche 2 avril 2017

[Révélation] Albert Bailly n'aurait jamais dû recevoir le prix Jules Verne en 1929 !

Il est communément admis que le roman d'Albert Bailly L'Ether alpha lauréat du Prix Jules Verne en 1929 a d'abord été publié dans Lectures pour Tous puis repris en volume dans la collection Prix Jules Verne aux éditions Hachette avant d'être édité dans la collection Bibliothèque de la jeunesse.
Les amateurs de nids à poussières proposent un intéressant article consacré à l'oeuvre conjecturale d'Albert Bailly et Jean-Luc Boutel un long article sur L'Ether Alpha.





Pourtant Albert Bailly n'aurait jamais dû recevoir ce prix !
En effet le règlement précise :

Le roman serait-il trop court ou trop long? Le problème n'est pas là: ce roman n'est pas inédit. Plus encore: il est écourté !
En réalité L'Ether Alpha, raccourci pour être conforme au règlement du Prix Jules Verne, n'est que la reprise du roman-feuilleton Le Baiser de l'infini paru dans Le Figaro en 1928.

Lors de la publication dans le quotidien, une citation de Charles Nordmann est mise en exergue:



Le raccourcissement du texte apparaît dès le premier chapitre:


Début du roman Le Baiser de l'infini, version Le Figaro, 1928.

Début du roman L'Ether-alpha, version Lectures pour tous, 1929.

 Fin du roman Le Baiser de l'infini, version Le Figaro, 1928.
Fin du roman L'Ether-alpha, version Lectures pour tous, 1929.

La disposition des paragraphes changent mais le texte de la fin du roman est conforme dans les deux éditions.
Le titre original reprend les derniers mots du roman alors que la publication dans Lectures pour tous a pour titre le nom de l'engin.







samedi 1 avril 2017

Robinson, La machine à s'obliger à plonger (1935)

Robinson (?) donne ce dessin avec une amusante machine qui oblige son inventeur à plonger dans l'eau.



Ric et Rac, n° 350, 23 novembre 1935

samedi 25 mars 2017

Marcel Prangey, La fabrication automatique des voitures (1935)

Marcel Prangey a donné quelques dessins conjecturaux.  Il s'amuse ici du machinisme échevelé qui ne va pas sans causer quelques problèmes en cas de dysfonctionnement !



Marcel Prangey, "La fabrication automatique des voitures" in Ric et Rac n° 352 daté du 7 décembre 1935

A lire sur ArchéoSF:

samedi 18 mars 2017

Dubout, Blanchisserie moderne (1935)

Albert Dubout nous montre une blanchisserie moderne utilisée à des fins différentes de ce que l'on pourrait attendre!



Dubout, "Blanchisserie moderne", Ric et Rac n° 350, 23 novembre 1935

mercredi 15 mars 2017

Clément Vautel, Du pain sur la planche (1940)

Clément Vautel a livré plusieurs textes conjecturaux. Dans l'article qui suit il rapporte les commentaires de Frédéric Joliot-Curie lors de la projection de films d'anticipation au musée de l'Homme en 1940. Le conservateur Clément Vautel fait part de ses réflexions sur le progrès humain et sur la possibilité de quitter une planète Terre épuisée pour conquérir d'autres mondes.

MON FILM : DU PAIN SUR LA PLANCHE

Des films d'« anticipations » — genre facile — viennent d'être présentés au musée de l'Homme, et M. Joliot-Curie les a accompagnés de commentaires. Étant un savant, il n'a pas manqué de proclamer que la science était la meilleure des choses. (A vrai dire, tous les savants ne sont pas de cet avis-là)
L'homme n'a guère que quarante ou cinquante mille ans, a déclaré M. Joliot-Curie, mille générations au total. Et malgré tous les malheurs présents, n'a-t-il pas une vie plus facile que l'homme préhistorique ?
Personne ne peut préciser, même à dix mille ans près, la date à laquelle est apparu, sur la terre, le premier de ces messieurs, suivi sans doute de très près par the first lady in the World ! N'importe, admettons la chronologie de M. Joliot-Curie et disons-nous :
Nous avons tout de même progressé depuis quatre ou cinq cents siècles. Ah ! l'humanité n'a pas gâché son temps !
Seulement, qu'elle continue à progresser dans le même sens et nous finirons par nous retrouver à l'âge des cavernes. Nous y sommes déjà un peu. Nos cavernes sont perfectionnées — casemates de la ligne Maginot, caves-abris, etc. Mais c'est un revenez-y au genre d'existence qu'on menait aux âges préhistoriques. Encore les hommes de ce temps-là ne se battaient qu'avec des haches de silex — les veinards ! — et les femmes, si elles étaient déjà vêtues de peaux de bêtes, ne portaient pas du vulgaire lapin.
Un film de H. G. Wells, a inspiré à M. Joliot-Curie des propos très intéressants sur nos futures relations avec les autres mondes. Ça commencera par l'envoi d'un projectile dans la lune. Charmante façon de faire connaissance avec notre blonde voisine ! Jules Verne y avait déjà pensé, mais son obus capitonné transportait Nadar, spirituel Parisien bien fait pour arranger les choses après une si discourtoise prise de contact.
Puis nous nous occuperons des planètes. Pourquoi chercherons-nous à entrer en relations avec ces sœurs célestes qui sont tout de même des parentes éloignées ?
Parce que, a dit M. Joliot-Curie, la terre aura un jour épuisé ses ressources d'énergie.
La vie biologique n'y sera plus possible. Si l'on désire conserver la race, il faut envisager un départ pour les autres planètes.
Oui, mais voilà, faut-il conserver la race ?
Au surplus, la théorie de l' « espace vital » — M. Joliot-Curie l'a empruntée, me semble-t-il — ne sera peut-être pas admise par les planètes. Et voilà la guerre allumée. La première guerre intermondiale !
Elle aura, quoi qu'il arrive, cet heureux résultat : les Terriens cesseront de se battre entre eux comme des idiots.

Clément Vautel, « Mon film. Du pain sur la planche », Le Journal, n°17282, 13 février 1940

A lire sur ArchéoSF:
Clément Vautel, Londres en l'an 2000
Clément Vautel, Les villes de l'avenir
Clément Vautel, Comment voyez-vous Paris dans cinquante ans?
Clément Vautel, La Grève des bourgeois
Clément Vautel, Le féminisme en 1958
 
Pour aller plus loin:
Les Nouvelles conjecturales de Clément Vautel dans Galaxies Science Fiction n° 15
Laurent Joly, « Le préjugé antisémite entre « bon sens » et humour gaulois. Clément Vautel (1876-1954), chroniqueur et romancier populaire », Archives juives, 2010/1, volume 43 (lire en ligne)

samedi 11 mars 2017

Haro, Télévision (1937)

Le visiophone a été anticipé dès la naissance de la télévision. Haro imagine une consultation médicale à distance en 1937 dans Ric et Rac n° 422 daté du 10 avril 1937 :

samedi 4 mars 2017

Dubout, La machine à faire des omelettes (1937)

L'illustrateur Albert Dubout a collaboré à de nombreux périodiques et a parfois livré des dessins conjecturaux comme celui représentant une machine à faire des omelettes publié dans Ric et Rac n° 427 daté du12 mai 1937.


mercredi 22 février 2017

Varé, en 2037 (1937)

Le thème du dernier piéton a connu un certain succès au début du XXe siècle. On imaginait que plus personne en marcherait, utilisant des trottoirs roulants, des automobiles, des ballons ou des aéroplanes. Dans Ric et Rac n° 429 daté du 26 mai 1937, le dessinateur Varé nous livre sa vision de l'an 2037 sur ce thème...


A lire:
Markous, Quand on aura oublié de marcher (1909) (lire en ligne)

L’espèce rare des piétons sous le joug d’un nouvel impôt en 1997" publié dans la  Revue du Touring-Club de France (1897) (lire en ligne)

Jean Goudezki, sous le pseudonyme de X. Jeune-Sépaki, Un clou pour l’exposition de 1950, L’homme à pied, in Almanach catholique de Roubaix, 1899 recueilli dans l'anthologie En 1950


Fel, "Les Derniers pas de l'homme", « Temps futurs », publié dans La Tribune de Lausanne, n°285, 14 octobre 1921. (lire en ligne)

samedi 18 février 2017

Charles du Biez, Le Phonographe (1893)

"Le Phonographe" fait partie de ces multiples de ces multiples textes oubliés et qui pourrait passer tout à fait inaperçus. Pourtant il propose une date anticipée (1950 pour une date de publication en 1893) et une utilisation du phonographe pour des usages domestiques qui ont certes eu lieu mais pas dans les conditions décrites dans la nouvelle ce qui présente donc une extrapolation qui mérite d'être retenue.



LE PHONOGRAPHE

à Paul Bourget

M. Besmier est étendu sur son dernier lit, jaune entre quatre cierges jaunes, au milieu des fleurs.
Non loin de lui, anéantie au fond d'un grand fauteuil, sa veuve, une septuagénaire aux cheveux blancs, regarde obstinément le feu qui danse dans la cheminée, et froisse dans ses mains son mouchoir humide de larmes.
Elle a dû être très belle dans son temps, la bonne vieille dame, mais les ans ont passé sur elle, courbant sa taille, déformant la bouche, éteignant les yeux.
Aujourd'hui, — nous sommes en 1950 — elle vient de perdre son époux, M. Besmier, après une lente agonie de vingt années, vient de succomber à ses rhumatismes, à sa goutte, à sa paralysie, pour mieux dire : à la vieillesse. Et, lentement, devant les yeux à demi-fermés de la triste femme, passent et repassent, comme des réalités de chair, les jours heureux passés avec celui qu'elle pleure.
Elle se revoit toute jeune fille, sortant du Sacré-Cœur pour entrer dans la vie mondaine et brillante du noble faubourg. Oh ! le premier hiver dans le monde !... le bal, les soirées, les spectacles... une féerie ininterrompue pendant six mois ! Parmi tous les jeunes gens qui lui faisaient la cour, elle distingua tout de suite Henry Besmier.
A cette époque, Henry Besmier, sorti de l'Ecole normale avec de nombreux succès, commençait à se faire un nom dans le monde des lettres. Arrivé en un temps où les psychologues tenaient le haut du pavé, et où la dissection du « moi » semblait la seule science philosophique, Besmier, lui, s'était rejeté résolument sur la métaphysique : définir les notions d'espace et de temps, trouver la signification vraie de ces mots : mouvement, vie, mort, éternité, telle était l'idée fixe qui revenait douloureusement dans tous ses livres.
Cette préoccupation constante réagissant sur sa vie privée, finit par lui donner une singulière manie : celle d'échapper au temps le plus possible, de fixer pour le plus longtemps possible ses sensations, ses sentiments, ses idées.
Aussi, lorsqu'il eut obtenu la main de la belle Claire de Montfleury, pensa-t-il très sérieusement à éterniser ces heures d'amour qu'il savait devoir être brèves... Et, pour ce faire, il déposa, non loin du lit nuptial, un phonographe d'une extrême sensibilité et d'une précision merveilleuse.
... Pendant une partie de la nuit, l'ingénieux appareil d'Edison fonctionna, enregistrant depuis les timides baisers de bienvenue jusqu'aux plus ardents gémissements d'amour.
Le lendemain, quand le soleil déjà haut, eût réveillé les deux amoureux, Henry montra à Claire l'indiscrète petite machine, et lui dit : « Quand nous serons devenus vieux, nous passerons peut-
être de bien bonnes heures avec ce jouet... »
... La bonne dame, aride et courbée comme un vieux saule, tressaille en se souvenant du phonographe... elle veut l'entendre encore une fois... oh ! oui... quand son cœur devrait se briser, elle l'entendra !
Tout au fond de l'armoire à glace parfumée, dans un riche coffret, gît le précieux instrument... Mme Besmier le prend avec respect dans ses mains tremblottantes, et le contemple longuement. Puis, fermant à clef toutes les portes pour s'isoler entièrement avec ses souvenirs, elle met en mouvement la batterie... le cylindre se meut avec rapidité. Elle se penche alors tout près de lui, et voici qu'elle entend sa propre voix d'il y a cinquante ans, et celle de son vieil époux qui repose là sur ce lit, éternellement silencieux.
Voici les voix qui sortent du phonographe : « Claire ! — Mon bien aimé !... — Seuls ! nous voilà seuls enfin ! pour la première fois vous voilà toute à moi ! — Oh ! Oui ! toute à vous !... — Vous
tremblez... pourquoi ? Vous avez peur de moi ?... Pourquoi tremblez-vous dans mes bras ? — Et vous, mon ami, pourquoi pleurez-vous ?... Quand on a beaucoup aimé, Claire, quand on a très longtemps désiré une belle et pure jeune fille, et qu'on se trouve soudain en possession de son rêve, il semble qu'on aspire plus de bonheur que le cœur n'en peut contenir, et l'on se sent défaillir... Ce soir de noces, cette robe blanche... ces fleurs... l'innocence de ce front, de ces yeux si beaux... Ah ! te voilà enfin ! toi, la douce vision de mes rêves, toi la bien-aimée, toi dans ta jeunesse et dans ta beauté !... Laisse-toi aimer, veux-tu ? Laisse-moi mettre à tes pieds tout ce que je possède de dévouement et de tendresse ! — Relevez-vous, Henry, je vous aime et je vous aimerai toujours !... — Ah! quel mot prononces-tu là! Toujours ?... — Toujours ? »

... La vieille Claire écoute toujours, les yeux fixés sur le mort, la bouche plissée d'un triste sourire. Un nouveau décor se déroule devant elle : elle revoit la chambre nuptiale, le large lit aux rideaux bleus, les tableaux qui ornaient les murs, tout... et même un détail insignifiant : un dessin du tapis qui représentait une corne d'abondance remplie de gerbes et de fleurs.
L'illusion est si forte, que Mme Besmier doute un moment de la durée qui s'est écoulée depuis ce jour... Mais l'impitoyable réalité surnage bientôt tout autour de ses sens, et s'impose à elle malgré l'ironique petit langage du phonographe.
Alors la bonne vieille dame aux cheveux blancs se sent envahie par une mélancolie si pénétrante, l'affreuse ironie des choses transperce son pauvre cœur d'une pointe si acérée, qu'elle tombe avec un gémissement, comme morte, sur le tapis.
Elle est morte avant d'avoir pu se décider à détruire ce dépositaire fidèle de ses plus belles heures d'amour et de jeunesse.
Aujourd'hui, le phonographe est tombé entre les mains d'un héritier, cousin au douzième degré. Celui-ci le conserve avec ses curiosités dans son fumoir. Parfois, lorsqu'il reçoit des amis, et qu 'on est un peu gai, il tire du coffret la petite machine, la remonte...
Et l 'on entend s'élever, toujours jeunes et fraîches, chantant leur éternelle chanson d'amour, les voix des deux bons aïeux qui dorment depuis déjà bien longtemps clans leur tombeau.


Charles du Biez (pseudonyme de Charles Droulers-Pruvost, 1872 – 1945) , « Le phonographe », in Les Enfants du Nord, Paris, volume I, 1893

mercredi 15 février 2017

Phil, "Grande brute..." (1933) (dessin préhistorique)

Dans Ric et Rac, le dessinateur Phil recourt volontiers à l'humour préhistorique comme en témoignent plusieurs de ses dessins.
Phil, "Grande brute...", Ric et Rac daté du 2 décembre 1933

lundi 13 février 2017

G. Labadie -Lagrave, « Voyage en l'an 2003 » (1889)

G. Labadie-Lagrave dans l'article « Voyage en l'an 2003 » traduit des extraits du texte Un viaje a la República Argentina en el año 2003 signé par M. Nilo Maria Fabra et paru dans Ilustracion espanola y americana n° 21 (1889). Il est frappant de constater l'extrême cohérence de l'imaginaire européen concernant le futur prévu. Les lecteurs français d'anticipation ancienne ne seront nullement dépaysagés tant le texte semble inspiré par Albert Robida.

VOYAGE EN L'AN 2003

La plupart des prévisions que Mercier a exposées dans sa description de Paris, en 2440, sont déjà démenties par les événements, en sera-t-il de même du Voyage en 2003 que vient de publier la Ilustracion espanola y americana ?
Nous éviterons de nous prononcer sur ce point de peur de nous exposer aux railleries des curieux qui pendant les premières années du vingt et unième siècle feuilletteront la collection du Figaro. D'ailleurs, il nous importe peu que les fantaisies de M. Nilo Maria Fabra se vérifient plus ou moins dans un délai de cent quatorze années, l'essentiel est qu'elles ne ressemblent pas à tant d'autres prophéties dont l'unique raison d'être est d'annoncer des calamités sans nombre dans un style obscur, déclamatoire et larmoyant. Nous pouvons suivre l'écrivain espagnol dans ses excursions à travers l'ancien et le nouveau monde sans avoir cet écueil à redouter.
- Allô !
- Que voulez-vous, répond par le téléphone l'employé de l'Express hispano-argentin.
- Un billet d'aller et retour de Madrid à Buenos-Ayres. Combien ?
- Quinze cents francs.
- Il me faudrait aussi, une lettre de crédit de vingt mille francs.
- C'est entendu.
- Je vous envoie par le tube pneumatique un chèque sur la Banque et mes bagages.
En moins d'un quart d'heure, le tube pneumatique, qui met les maisons des abonnés en communication avec la gare, m'envoie une médaille de nickel portant la lettre M, avec le numéro 5. Cette médaille représente le prix de la place que j'ai demandée et me donne droit à un crédit de vingt mille francs sur toutes les gares du réseau. L'ascenseur me transporte sur la terrasse qui est au-dessus de ma maison. Je prends le tramway électro-aérien et j'arrive à la station centrale de Madrid, d'où part la ligne hispano-argentine.
Il est à remarquer que dans ces préparatifs de voyage il n'est pas question de fiacre. Les progrès de la mécanique et de l'électricité ont supprimé ce moyen barbare de locomotion. En 2003, les cochers ne sont plus qu'un souvenir historique ; les vieillards racontent que depuis une cinquantaine d'années le dernier représentant de cette corporation est mort d'une grève rentrée.

***

Plus de fumée, plus de trépidations ; un moteur électrique a remplacé la chaudière à vapeur de la locomotive, et le train roule sans secousse sur les rails d'aluminium, qui depuis longtemps ont été préférés aux rails de fer. Les wagons sont en communication permanente avec le réseau universel téléphonique qui sillonne le globe.
Désirez-vous entendre l'opéra qui se joue en ce moment sur le théâtre d'Apollo de Rome ?... Il vous suffit de pousser ce bouton. Aimez-vous mieux vous tenir au courant des dépêches politiques ?
- Un appareil où le phonographe et le téléphone se combinent de la façon la plus ingénieuse emmagasine les nouvelles à mesure qu'elles arrivent. Vous avez sous la main une rangée de touches d'ivoire sur lesquelles sont écrits les noms de toutes les grandes villes de l'univers.
Voulez-vous savoir ce qui se passe à Madrid ? aussitôt une voix légèrement métallique, mais forte et claire, vous répond :
Madrid, 8 heures du soir. - L'Académie espagnole vient d'ouvrir un concours pour récompenser le meilleur discours parlementaire. Le style le plus laconique sera préféré. Les solécismes ne sont pas admis.
Touchez maintenant le bouton voisin qui est en communication avec Paris : 

 Paris, 8 heures 35 du soir. - La Chambre vient de voter un projet de loi qui dispense les députés d'assister aux séances. Les orateurs pourront rester chez eux et prononcer leurs discours en se servant du phonographe parlementaire.
Un appareil spécial sera mis à la disposition des interrupteurs.
Vous êtes prié de ne pas mettre le doigt sur la sonnerie qui donne des nouvelles de l'Angleterre. C'est aux voyageurs atteints d'insomnie que sont réservés les comptes-rendus de la Chambre des lords.
Mais voilà que, par mégarde, vous avez fait jouer le telépho-phonographe d'Autriche. Immédiatement il vous répond :
Vienne, 9 heures 30 du soir. - La question des Balkans... Assez... Assez... Assez...

***

Cependant, la locomotive électrique, roulant à toute électricité, passe sous un tunnel, le détroit de Gibraltar, et traverse le Maroc dont le patriotisme de M. Fabra a fait une province espagnole. Les hommes d'équipe crient : « Dakar, cinq minutes d'arrêt. »
Un coup de sifflet retentit et le train s'engouffre tout entier dans un immense navire sous-marin de soixante mille tonneaux, qui met la tête de ligne du Sénégal en communication avec la station du cap Saint-Roch, sur la côte du Brésil. Cette traversée qui dure deux jours est l'épisode le moins agréable du voyage, car les progrès de la science n'ont pas supprimé le mal de mer.
Une fois sur le continent de l'Amérique du sud, ce n'est plus qu'un jeu de parcourir quelques milliers de kilomètres entre le cap Saint-Roch et Buenos-Ayres, la métropole hispano-américaine qui, d'après le recensement du mois d'avril 2003, compte un peu plus de quatre millions d'habitants.
De toutes les prophéties de la Ilustracion espanola y americana, ce sera peut-être la seule qui se réalisera.

G. Labadie -Lagrave, « Voyage en l'an 2003 »,
in Le Supplément littéraire du Figaro n° 27 daté du 6 juillet 1889


A lire:
Nilo Maria Fabra Un viaje a la República Argentina en el año 2003 (en espagnol)

samedi 11 février 2017

Zano, Dans vingt ans (1927)

Supprimer les crimes passionnels par arme à feu? Telle est l'ambition de cette petite anticipation humoristique parue dans le quotidien Le Matin en 1927. Les illustrations sont de Jacques Touchet pour la première et inconnue pour la deuxième.

Vingt ans après


En l'an 1947, la justice était de plus en plus préoccupée par les drames passionnels qui, chaque jour, dévastaient la France et Paris. Evidemment une tête coupée masculine et une condamnation à perpétuité féminine eussent donne l'exemple, arrêtant cette folie du meurtre laquelle accroissait la mortalité. Mais aucun jury, jusqu'à présent, n'avait osé demander la tête du coupable ou la punition de la coupable.
Les femmes étaient les plus enragées. Pour un oui, pour un non, elles tiraient à bout portant sur leurs maris, leurs fiancés, leurs camarades si bien que les hommes n'avaient plus qu'une crainte être amoureux, et les doux liens du mariage étaient devenus « danger de mort ».
II fallait agir promptement.
Or le jeune ménage Hurlu donnait depuis quelque temps des signes manifestes de mésentente. Ils en étaient à leur deuxième querelle et la statistique judiciaire ayant démontré que les exaltés ne dépassaient jamais la troisième, sans tirer le coup de feu réglementaire, M. Hurlu père, à chaque sonnerie téléphonique, attendait la fatale nouvelle. Remarquez que les sujets de discussion étaient toujours ce que nous nommerions encore de notre époque des enfantillages.
Il n'y était point question d'infidélité ou d'argent lesquels nous paraîtraient à nous, vieux poncifs, de quelque importance.
Non ! ce qui avait motivé la première querelle des Hurlu était un bal costumé. Ensuite, cela avait été l'achat d'un torpédo. Madame voulait disposer les sièges le dos à la route, de manière à conduire à l'envers, à l'aide d'un jeu de glaces ; ceci afin d'éviter la poussière dans la figure. C'était une nouvelle invention, fort habile, mais Robert refusa parce qu'il était laid et ne désirait point le constater durant des kilomètres.
Enfin il ne leur restait plus qu'une scène pour tirer l'un ou l'autre sur l'un ou sur l'autre.
Mais M. Hurlu père était un homme intelligent. Il soumit au gouvernement une idée sur le moyen d'empêcher les gens de sortir leur arme comme une cigarette. Il faut croire que le gouvernement s'y intéressa, car le sourire reparut bientôt sur le visage de M. Hurlu. 
 
Au bout d'une quinzaine de jours, durant lesquels le brave homme ne cessa d'exercer autour de ses enfants une vigilance absolue, les Parisiens furent bien surpris de voir s'ouvrir, dans presque toutes les rues, une minuscule boutique d'armurier où les revolvers les plus gracieux étaient vendus bon marché.
De fait, il y eut encore quelques drames au revolver, puis moins, puis presque plus. Les journaux posèrent la question : Que devient la statistique des crimes passionnels ? La justice répondit qu'elle était réduite de 40 %. Pourtant, les petits armuriers semblaient faire fortune. Leur magasin ne désemplissait pas.
On ne signalait plus aucune mort de ce genre et la natalité, soudain, augmenta de 30 %.
Un lundi; à midi, la troisième discussion éclata chez les Hurlu au sujet d'une maison de campagne sur laquelle la jeune Hurlu refusait une toiture. Elle téléphona à son beau-père avec une voix angoissée :
- Père ! Robert est parti comme un fou... C'est notre troisième discussion... il va me tuer...
- J'accours !... fit Hurlu père, et il s'en alla déjeuner.
Vers 3 heures, pourtant, il arriva au domicile de son fils. Aucun bruit.
Il frappa doucement à la porte de la chambre.
- Entrez ! fit Robert, la voix entrecoupée de sanglots.
- Eh bien s'exclama Hurlu. Que s'est-il donc passé, mes enfants ?
Un charmant tableau s'offrait à ses yeux. Dans un grand fauteuil de cuir, son fils et sa belle-fille pleuraient, tendrement enlacés. Le revolver gisait à terre et Fito, le briard mâchait quelque chose dans un coin.
- Qu'est-ce qu'il mange, votre chien ? demanda Hurlu, pour dire quelque chose. Mais, ma parole, ce sont des balles de revolver !
- Oui, papa ! Elles étaient heureusement en réglisse hurla Robert en sanglotant plus fort, sans cela j'aurais tué celle que j'aime, sans m'en douter, du reste, le moins du monde. Ne le raconte pas, papa, je t'en supplie...
- Personne ne raconte. jamais ces petites histoires, mon fils, car, entre nous, il n'y a pas de quoi s'en vanter. Jugez du nombre de victimes amoncelées par nos crises de nerfs, si le gouvernement n'avait usé de ce subterfuge depuis des mois ! Gâcheurs que vous êtes ! Pensiez-vous que « tuer » pouvait se conjuguer comme les verbes inoffensifs de chaque jour : payer, se marier, gifler, quitter, pardonner ? A paradoxe, quand on tue, c'est pour la vie !
Si l'on avait supprimé toutes les armes, comme je l'avais conseillé d'abord, les êtres se seraient tués autrement. Il fallait leur donner une leçon.
Pour accommoder un ménage moderne, voici la recette « Vous prenez
des époux, vous leur préparez une bonne scène, ensuite, vous leur procurez un revolver et des balles ci « pour rire » l'un des amoureux, lorsqu'il sera sur le point de bouillir, tirera l'autre, sous le coup d'une forte émotion, tombera ; l'assassin, alors, devant son crime, se fera sauter la cervelle. Mais, au bout de quelques minutes, voyant qu'ils ne sont pas morts, les époux s'embrasseront inévitablement ; leur colère sera passée et l'image de la mort ayant redonné à leur vie un goût plus piquant, ne plus s'inquiéter du ménage et laisser refroidir.
Et Hurlu père s'en alla.

Zano, « Vingt ans après », in Le Matin n° 15712, 27 mars 1927

mercredi 8 février 2017

Germanie préhistorique (1938)

Se moquer de ses voisins en utilisant le thème préhistorique, voici ce que propose le dessin qui suit:


"Germanie préhistorique", Ric et Rac n° 466 daté du 9 février 1938

samedi 4 février 2017

Un procès en l'an 2000 (1895)

En 1895 les jeunes avocats du barreau d'Anvers montent une pièce intitulée Un procès en l'an 2000. Comme d'autres spectacles souvent avec une représentation unique, il a laissé peu de traces. Pourtant la revue L'Art moderne en livre un résumé dans son numéro du 3 mars 1895, permettant de rendre un peu de visibilité à ces anticipations invisibles car jamais reprises ni éditées comme la revue Une soirée en l'an 2000 (1929) récemment chroniquée sur ArchéoSF.



UNE PREMIÈRE AU JEUNE BARREAU D'ANVERS

Un besoin de théâtre nouveau se fait sentir en Belgique, au milieu des besoins nouveaux de tous genres qui tourmentent ce singulier pays devenu, tout à coup, par une explosion de tendances et un étonnant concert d'efforts, le plus curieux foyer d'événements et le plus énigmatique, préparant, d'après les vraisemblances, d'étranges surprises dans tous les genres.
Et parmi ce groupe du Barreau, si remuant, si compliqué d'opinions diverses et contradictoires, microcosme de notre société entière, où l'on retrouve tous ses travers, toutes ses vertus, toutes ses faiblesses et toutes ses énergies, voici qu'à deux reprises une tentative se manifeste vers les oeuvres de la scène. Il y a peu d'années, c'était la Conférence des jeunes avocats de Bruxelles qui jouait Omnia Fraternè, cette revue amusante, critiquant les hommes et les choses du jour, d'un esprit léger et piquant. Voici maintenant la Conférence d'Anvers qui produit une oeuvre sortant du présent, envisageant avec pénétration l'avenir, mettant en relief ses espérances et ses déceptions possibles, dans un ensemble à la fois amer et joyeux, sarcastique et incongru, avec cette séduction rare que l'auditeur ne sait jamais exactement démêler le fond de l'âme des auteurs, inconsciemment et tragiquement obscurs. Le titre : Un Procès en l'an 2000.
Nous avons assisté avec un étonnement et un intérêt croissants à cette production qui a captivé notre attention pendant plus de deux heures. L'imprévu était extraordinaire, aussi grand, peut-être, pour les acteurs devant le succès grandissant, que pour les spectateurs menés par des chemins inconnus, serpentant en lacis bizarres.
C'était, en apparence, d'une simplicité extrême. Point de décors, point de théâtre machiné. Une simple estrade comme au temps des mystères joués par la vieille Basoche sur la table de marbre en la grande salle du Palais à Paris. Onze personnages, en costume de ville, sauf trois en robe d'avocat. Une figuration rudimentaire : A la droite des regardants, LE MAGISTRAT, assis à une petite table. A gauche, L'AVOCAT et LE MINISTÈRE PUBLIC, côte à côte, presque la main dans la main, à même hauteur d'impodium,à une autre petite table. Dans l'intervalle, reliant ces deux actes, sept chaises et, sur ces chaises, en commençant par le côté du magistrat, sept individualités, entités mystiques réalisées en d'humaines individualités connues dans les couloirs judiciaires : LE PHYSIOLOGUE, LE GÉNÉALOGUE, LE PSYCHOLOGUE, LE SOCIOLOGUE, L'HYPNOTISTE, LE MAGE, L'ANANKISTE.
Enfin, un peu en arrière, un tableau noir, et debout, la craie à la main, un CALCULATEUR.
C'est ce personnel, à première vue extravagant, qui va procéder à l'instruction et au jugement du Procès de l'an 2000. Voici ce litige à la fois carnavalaire et profond.
En l'an 2000, quiconque viole les justes lois de l'époque n'est plus considéré comme un coupable mais comme un malade. Il a droit, non pas à la peine, mais au traitement. Aussi est-il devenu inutile de poursuivre les délinquants ; ils se présentent eux-mêmes, se plaignant à la Justice de leurs prédispositions illicites comme aujourd'hui on se plaint au médecin de ses souffrances. On les juge, comme on ausculte, on les examine en les diagnostiquant. C'est de la clinique ingénieuse et compatissante au lieu de la procédure menaçante et impitoyable du code d'instruction criminelle sous lequel nous avons l'avantage de vivre.
En l'an 2000 la loi veut qu'à trente ans, au plus tard, tout citoyen ait satisfait au devoir de prendre femme et de créer une famille monogamique. Quiconque y manque commet un délit, c'est-à-dire qu'il est tenu pour malade et a droit au traitement. A cet effet, il adresse une requête au Magistrat, exposant son cas et demandant l'examen médical. A cet effet, on réunit la Cour du district de l'inculpé volontaire, composée des onze fonctionnaires énumérés tantôt.
Le Magistrat lit la requête. Oh ! est-elle comique et grave celle de l'espèce, lue avec une solennité froide et hâtée, répondant bien à l'esprit de son ministère en ces temps futurs géométriques où tout homme a perdu son nom et n'est plus qu'un numéro sur le bel échiquier de l'organisation nouvelle et où le juge n'est plus qu'un AUTOMATE, montrant sa décision comme sur un cadran de dynamomètre l'aiguille dès que le coup de poing est donné. Dans l'espèce, il s'agit d'un célibataire atteint d'une INFIDÉLITÉ aiguë. Il n'a pu se marier parce qu'il aime toutes les femmes, parce qu'il se sent incapable de se contenter d'une seule. Il demande qu'on lui indique le remède, car il croit sa maladie curable, et il a grand intérêt à le croire puisque, si elle était incurable, ce serait la mort, la peine capitale, en l'an 2000, étant établie pour tout ce qu'on ne peut guérir.
La requête lue, le Magistrat, « au nom de ce qui fut, de ce qui est et de ce qui sera » remplaçant le « au nom du peuple belge », les mortels de l'époque ayant une plus juste idée des puissances qui dirigent les événements, déclare les débats ouverts et fait porter au Calculateur, la main levée tenant la craie symbolique, emblème du blanc sur noir, c'est-à-dire de la lumière éclairant les ténèbres, du génie du bien Ormuz opposé au génie du mal Arriman, de calculer suivant les lois des nombres, ces agents muets du mystère, sans toutefois avoir peur de se contredire « attendu qu'il est expert».
La parole est donnée à l'avocat du requérant. Il parait que chacun des confrères qui jouèrent cette fantaisie pénétrante, après avoir reçu communication du thème général, avait été laissé libre de composer son rôle lui-même, et qu'ils y procédèrent avec une discrétion rigoureuse, nul n'ayant révélé, si ce n'est à la représentation même, le couplet dramatique qu'il avait imaginé. Aussi la variété et l'originalité ont-elles été extrêmes, alors pourtant que l'unité, si fortement établie par la conception générale de l'oeuvre, se maintenait avec une solidité parfaite. Il eût fallu entendre l'ingénieux exposé des souffrances et des remords de cet Infidèle, accompagné des tentatives de justification de sa papillonne ! Les aperçus ingénieux, le batifolage risqué, les sous-entendus ou le confidentiel de l'amour croustillait devant un public en grande partie composé d'Anversoises de tous les gabarits de beauté et d'âge fort émoustillées.
C'est le tour du ministère public. Un avocat général de l'avenir, absolument affranchi de morgue et de personnel gonflement, ne souffrant aucunement de se trouver, comme plancher, au même niveau que l'avocat, qu'il traite en copain et qui le lui rend en bon camarade, s'attelant avec lui à un but unique : non le succès notoire, non la condamnation d'un pauvre diable, mais tout simplement l'éclaircissement de la cause.
On a entendu le Réquisitoire et la Défense, si ça peut encore se nommer ainsi en l'an d'impartialité 2000. Les juges vont donner leur avis après un serment où il est fait invocation aux forces naturelles, arbitres des phénomènes, lois immuables et impassibles de l'univers. Chacun a autant de voix qu'il convient d'en accorder à l'entité qu'il incarne. Ainsi le Physiologue qui n'examine le patient qu'au point de vue des matérialités corporelles, de l'habitus physique, n'a qu'un vote, tandis que l'Anankiste, auquel on arrive en fin dernière, après avoir passé par l'échelle ascendante des cinq autres spécialistes, en a sept, le plus grand nombre, le nombre fatidique antique, parce qu'il personnifie le grand dieu, le dieu maître de tous les autres, le HASARD redoutable et aveugle, le DESTIN goguenard et terrible.
Et comme il faut que le Hasard reste entier dans l'imprévu de ses apparentes folies et de ses déraisons, on fait sortir l'Anankiste de l'audience pour qu'il puisse juger sans rien connaître, les yeux fermés et les oreilles bouchées.
Chacun des juges s'avance à son tour sur le devant de l'estrade, debout et découvert, pour exposer ses recherches et donner son avis. Il est difficile d'imaginer la fantaisie et l'amusant de ces déclarations saugrenues et profondes, où chaque plaisanterie laisse voir un dessous sérieux et triste, scrutateur de pensées. Difficile aussi d'imaginer la diversité du dessin et du coloris de ces morceaux humoristiques récités par des personnalités antipodiques avec un naturel incomparable. On assure que le Barreau de Bruxelles va inviter cette troupe improvisée à venir renouveler dans la capitale cette satire aristophanesque. Nous n'exagérons donc pas en disant : l'événement prochain fera mieux que les rapides coups de crayon que nous pourrions donner ici.
Pendant une heure ont défilé, en réjouissant cortège, avec l'abondance des plaisanteries rabelaisiennes, les réflexions humoristiques, les mots profonds, les calembours, les choses sérieuses et les balivernes. L'endroit et l'envers de la médecine, de la procédure, de l'atavisme, ont été tournés et retournés. Chacun a eu sa voix, son geste, ses allures. Le kaléidoscope a fonctionné en des associations d'idées et de mots d'une richesse séduisante.Tous les avis sont donnés. Le Calculateur, qui a inscrit sur le tableau les chiffres représentatifs de chacun d'eux, fait une addition et une division. La peine apparaît en son exactitude authentique. Il est fait droit à la requête du célibataire malheureux, il obtient un traitement aux frais de l'État, on va l'enfermer, le soigner, le purger, le cataplasmer pendant trois cents jours.
La Cour se retire au milieu d'applaudissements interminables. Assurément les courtes lignes qui précèdent ne peuvent donner qu'une superficielle idée de cet échantillon d'un théâtre spontané où les auteurs ont cru ne faire qu'une plaisanterie, alors qu'en vérité ils ont réuni une oeuvre qui rend songeurs ceux qui pensent à faire du neuf en ce difficultueux domaine.

In L'Art moderne, n°9, Quinzième année, 
dimanche 3 mars 1895 
(revue éditée à Bruxelles, Belgique)